Mémorial de Yad Vashem [de]

Jérusalem, le 23 janvier 2020
Discours de M. Emmanuel Macron, président de la République, à l’occasion de la commémoration du 75ème anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau

(Seul le prononcé fait foi)

Monsieur le Président de l’État d’Israël, cher ami, merci.
Monsieur le Premier ministre,
Majesté, Altesse royale,
Mesdames et Messieurs les Chefs d’Etat et de Gouvernement,
Monsieur le Président du conseil de Yad Vashem,
Monsieur le Président de la Fondation du forum mondial sur l’Holocauste,
Messieurs les Grands rabbins,
Chers survivants,
Mesdames, Messieurs, chers amis.

Les mots peuvent paraître peu de choses, et vous voir tous ici rassemblés dit déjà tellement, auraient-ils pu l’imaginer, aujourd’hui ? Être unis pour nous souvenir, pour revivre et faire revivre. Je salue ce soir avec émotion les survivants de l’Holocauste qui sont parmi nous, les fils et les filles de déportés, les justes, les témoins et les passeurs qui font vivre à Jérusalem la flamme éternelle de la mémoire. Merci à eux. Ils font, chaque jour, œuvre d’humanité.

Il y a 75 ans, presque jour pour jour, le 27 janvier 1945, les soldats de la vaillante Armée rouge entraient à Auschwitz Birkenau, dans la Pologne occupée par l’Allemagne nazie.

Vous avez, chacun à votre tour, dit ce moment de sidération de l’humanité. Mais à ce moment-là, il n’y a eu nulle fête pour célébrer la libération des camps, nul cri de joie, pas même un cri de colère, seulement le silence et les larmes.

Pour les peuples d’Europe, épuisés par la guerre, ce ne fut, disait Simone Veil, pas même un événement. Pour les survivants, ce fut à peine un soulagement. Le pire avait déjà eu lieu. Pouvait-on vraiment d’ailleurs en revenir ? Tant d’enfants ne retrouveraient jamais leurs parents, tant de parents ne retrouveraient jamais leurs enfants. Ce qu’ils avaient vécu était à la fois indicible et pour beaucoup alors inaudible, l’innommable, l’impensable, l’impardonnable.

Et pourtant, certains des rescapés ont vaincu le besoin d’oublier par la nécessité de transmettre, de nommer l’innommable pour faire entendre aux vivants le message des morts, raconter, comme le disait Elie Wiesel, raconter l’enfant qui, dans un abri souterrain après une chasse à l’homme, demanda à sa mère d’une voix douce, très douce : « Est-ce que je peux pleurer déjà ? » Et le mendiant malade qui dans un wagon scellé se mit à chanter pour offrir son âme à ses compagnons. Et la petite fille qui tenant la main de sa grand-mère lui chuchota « N’aie pas peur, n’aie pas peur de mourir, la vie, tu sais, n’est pas si belle qu’on le dit, je la quitte sans regret. » Elle avait sept ans.

Tout cela est vrai. Tout cela s’est passé. Alors oui, tout garder, tout transcrire les mots, les gestes, les regards, les souffles, pour tout transmettre. Il fallait répondre à l’appel de Simon Doubnov qui disait à ses compagnons du ghetto de Riga : « Frères, inscrivez tout, notez tout, pour le raconter aux générations à venir. » Il fallait poursuivre le travail d’Isaac Schneersohn qui au cœur de la nuit en 1943 à Grenoble allait fonder le centre de documentation juive contemporaine. Il fallait continuer le travail de ceux qui, au cœur de l’élimination, rassemblèrent les preuves documentaires, les crimes, constituant pièce par pièce les archives du martyre juif, prenant leur part de cette indispensable résistance. Il fallait mener l’indispensable combat pour sortir du silence, terrasser le déni, conjurer à jamais l’oubli dévastateur insupportable, coupable.

Il fallait l’énergie folle des prophètes de vérité que furent Serge et Beate Klarsfeld pour retrouver tous les noms, les visages, les vies et traquer les assassins, tant et tant. Il fallait ces combats, et c’est à tous ces combattants que je veux penser ce soir avec vous. Il y eut des lieux pour se souvenir, en France, dans tant de nos pays. Et tous regardent vers ce lieu : Jérusalem. Il y eut des mémoires et des histoires et il fallait un nom, et ce fut Yad Vashem.

Ici sont conservées les traces du martyre et de l’héroïsme, la mémoire du mal radical et de cet esprit de résistance. C’est pour cela que l’Holocauste ne saurait être une histoire que nous pourrions manipuler, ou utiliser, ou revisiter. Non ! Il y a la justice, il y a l’histoire, avec ses preuves, et il y a la vie de nos nations. Ne les confondons pas. Au risque de collectivement replonger dans le malheur. Nul n’a le droit de convoquer ses morts pour justifier quelque division ou quelque haine contemporaine. Car tous ceux qui sont tombés nous obligent à la vérité, à la mémoire, au dialogue, à l’amitié. Et quel plus beau symbole que celui de nous voir ici tous rassemblés et unis, de faire œuvre utile pour lutter contre le déni comme le ressentiment ou les discours de vengeance.

Quelle fierté pour moi de voir tant de pays d’Europe unis et de me retrouver aujourd’hui avec le président de la République fédérale d’Allemagne, cher Frank-Walter, d’être à vos côtés aujourd’hui et de pouvoir vous entendre. L’Europe doit se tenir unie, ne jamais oublier, ne jamais se diviser. C’est aussi cela notre enseignement. Et la communauté internationale ne doit rien oublier non plus, de ce que la barbarie est née de la négation de l’autre, du droit international et de la sécurité des nations ainsi bafoués.

Je vous rejoins, cher Vladimir, Monsieur le Président Poutine. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies ont aujourd’hui une responsabilité historique, et je partage votre volonté, 75 ans plus tard, de nous rassembler tous ensemble. Nous l’avons évoqué il y a quelques jours et je souhaite que nous puissions le faire car nous sommes, de par cette histoire et depuis la fin du deuxième conflit mondial, les garants d’un ordre international qui tient par le droit, la légalité et le respect de chacun.

C’est bien cela qu’il nous faut partout défendre. Oui, il nous faut cette unité de l’Europe, de la communauté internationale, car aujourd’hui, dans nos démocraties, l’antisémitisme resurgit, violent, brutal. Il est là, et avec lui son cortège de haine et d’intolérance, avec lui, le racisme. L’antisémitisme, je le dis ici avec clarté, n’est pas seulement le problème des Juifs. Non, c’est d’abord le problème des autres, car à chaque fois, dans nos histoires, il a précédé l’effondrement, il a dit notre faiblesse, la faiblesse des démocraties. Il a traduit l’incapacité à accepter le visage de l’autre. Il est toujours la première forme du rejet de l’autre, et quand l’antisémitisme apparaît, tous les racismes prolifèrent, toutes les divisions se propagent, que nul ne pense en sortir gagnant.

Alors oui, nous nous retrouvons là, parce que, face à ce nouvel antisémitisme, il ne faut rien céder. Nous nous battons, vous en avez rappelé, cher Moshé, quelques-uns des termes, dans chacun de nos pays, par des lois, des textes, par la force de la loi, par une action résolue, par la protection dans le monde réel comme dans le monde virtuel, car les discours de haine sont partout, et il nous faut éduquer. Sans doute avons-nous raté quelque chose, il nous faut être lucides, pour que tant de nos enfants puissent, aujourd’hui, croire ce qu’ils croient, replonger dans l’abjection des pires préjugés et nourrir des haines que nous pensions avoir fait disparaître.

Alors oui, le souvenir est aussi une promesse. Notre présence à Yad Vashem et la présence de nos jeunesses à Yad Vashem est une promesse, car en leur faisant revivre l’intolérable, en leur montrant l’exemple des Justes, en leur faisant toucher du doigt la barbarie, nous leur faisons aussi comprendre que l’indifférence contemporaine à l’antisémitisme comme au racisme est notre poison. L’indifférence est déjà la complicité. Je crois très profondément que dans l’éducation, il y a notre antidote contre les haines contemporaines.

Péguy, un des plus grands écrivains français, dénonçait ce qu’il appelait souvent les âmes habituées. Les âmes, habituées dont parlait Péguy, ce sont celles qui laissent faire. Nous ne laisserons pas faire, car la promesse de la France est bien une promesse de souvenir et d’action.

Zakhor lo tichka’h, souviens-toi. Souviens-toi, n’oublie jamais. Ce serment au cœur du judaïsme, la République française l’a fait sien. Elle a gravé la mémoire de la Shoah dans le marbre de ses lois. Elle l’enseigne dans ses écoles. Elle a inscrit les noms de ses enfants sur les murs. La France, par la voix du président Chirac, a regardé son histoire en face et reconnu la responsabilité irréparable de l’État français dans la déportation des Juifs. Elle sait aussi tout ce qu’elle doit à ceux qui, dans les villages de France, dans les églises, ont caché et protégé nos enfants, permettant de sauver 240 000 Juifs de France, 59 000 enfants quand 11 000 furent déportés. Elle sait ce qu’elle doit à son esprit et ses forces de résistance.

Alors, ceux qui nient, relativisent ou s’habituent, trouveront toujours face à eux la réponse implacable de notre nation. Nos survivants sont nos héros et ils sont devenus des passeurs. Ils ont inspiré des générations de passeurs. Et à leur tour, nos enfants auront à le devenir, nos enfants deviendront ces témoins intraitables à leur tour, car ils seront devenus, par ce lieu et par leur apprentissage, ceux qui savent que nous n’avons pas le droit d’oublier, que le récit des vies de nos disparus est devenu inarrêtable. Alors, à leur tour, nos enfants s’inspireront de l’exemple des Justes. À leur tour, nos enfants auront à défendre la démocratie et l’humanisme, si fragiles, et toujours à reconquérir.

Puissions-nous aujourd’hui, tous ensemble, inspirer un peu notre jeunesse afin qu’elle trouve ce courage et afin qu’à son tour, elle se tienne debout, fière de nos valeurs et qu’elle n’y cède rien, et qu’à son tour, elle puisse dire, sachant tout ce qu’elle aura vu, vécu et compris : « Plus jamais ça, plus jamais ça »./.

(Source : site Internet de la Présidence de la République)

Dernière modification : 07/02/2020

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