Vœux au corps diplomatique : pour une Europe forte et indépendante [de]

Transcription du discours du Président de la République - Vœux au corps diplomatique (Paris, 4 janvier 2018)

Extraits concernant l’avenir de l’Europe

(...) Pour cela, la France doit être une puissance européenne forte et indépendante. Et c’est pour moi le deuxième grand axe de cette année 2018, en continuité avec ce que je vous ai déjà dit en 2017 et je serai sur ce point beaucoup plus rapide. L’existence d’une Europe forte et souveraine est une des meilleures garanties à cet égard, une des conditions pour relever les défis du XXIème siècle.

Renouveler le rêve européen, refonder l’Union européenne pour avoir ce triptyque d’une Europe souveraine, unie et démocratique, c’est l’ambition que je nous ai donnée il y a quelques mois, lors du discours de la Sorbonne, et je ne reviendrai pas ici sur les propositions alors détaillées et longuement décrites. Mais je veux que vous puissiez pleinement ici mesurer, et retranscrire dans vos pays, cette double volonté qu’a la France : nous sommes de retour parce que nous faisons les réformes chez nous, parce que l’action qui est conduite met fin à des hésitations, parfois à des échecs. Mais cela nous donne aussi un devoir, c’est dans le même temps de refaire des propositions pour l’Europe et de mettre un terme à cette parenthèse de douze ans où la France a dit « non », puis n’a plus osé vraiment dire. A dit « non », sans vraiment tenir toutes les conséquences de ce « non » ! Par d’ailleurs, une forme de tâtonnement démocratique. Nous faisons les réformes telles que nous les avons dites au peuple français, et telles qu’il les a voulues. Et nous pouvons, se faisant, proposer des réformes européennes à l’ensemble de nos partenaires.

L’année 2017 a déjà permis plusieurs avancées, et en particulier celles pour une Europe qui protège, socle sur lequel nous pouvons rebâtir la confiance indispensable au projet européen. Et j’ai voulu dès le mois de mai dernier, inscrire les prémices de cette ambition sur cette Europe qui protège. Pourquoi ? Parce qu’il ne faut plus expliquer à nos peuples que l’Europe est un processus qui se fait malgré eux et dont la fatalité serait toujours la fragilisation de leurs droits ! Ceux parfois même qui avaient pensé que c’était possible et souhaitable se sont réveillés avec des peuples qui leur ont dit qu’ils ne voulaient plus de cette Europe. C’est au fond, l’un des messages fondamentaux du Brexit ! Je le regrette mais je le respecte, et c’est un peu celui-là.

Il nous faut donc avoir une Europe qui protège davantage, revenant aux fondamentaux de ce qu’est la souveraineté. C’est pour cela que j’ai mis en avant, dès mon arrivée, la nécessité d’une Europe de la Défense qui avance à grands pas, pleinement complémentaire de notre engagement dans l’OTAN, et a permis en juin des décisions concrètes et une réalisation concrète au mois de décembre dernier par la mise en place de cette coopération structurelle permanente et des initiatives qui seront prises dans le semestre à venir sur le Fonds européen d’investissement dans la défense, qui nous permettra là aussi de faire aboutir des projets concrets sur lesquels nous avons avancé ; dix-sept ont déjà été mis sur le métier, et la France continuera à en proposer d’autres avec ses partenaires.

C’est ce même esprit d’une Europe qui protège qui nous a conduit à faire avancer les discussions sur les politiques migratoires et de l’asile, mais le semestre qui vient sera décisif en la matière.

C’est aussi ce qui nous a permis un début de refonte de la politique commerciale, avec des mécanismes permettant une juste réciprocité. Et là aussi, c’est la fin de la naïveté européenne ! Il n’y a aucune puissance au monde, aucune, qui n’avait la même approche que l’Europe sur le plan commercial. Nous, nous pensions que ce qui était bon, c’était ce qui était ouvert, ouvert aux autres. Quand bien même ceux à qui nous ouvrions les portes n’étaient, quant à eux, qu’à moitié ou au tiers, dans la même situation. Voulant conclure, nous ne regardions jamais la réciprocité.

Je veux une Europe ambitieuse sur le plan commercial, mais qui regardent aussi pour ses travailleurs, ses entreprises, son juste intérêt, et attachée à la réciprocité. Donc je souhaite que nous puissions, sur ce point, continuer un travail important, mais avoir les instruments de défense lorsque du dumping est pratiqué par certains Etats, pour voir et l’appliquer, comme le font d’ailleurs nos amis américains, nos amis indiens, nos amis chinois ! Et pouvoir également avoir un dialogue équilibré quant nous avons des discussions commerciales qui ne sauraient se conclure en sacrifiant tel ou tel secteur de l’économie ! Et nous continuons à être vigilants, vous n’avez pas face à vous quelqu’un qui est protectionniste, mais vous avez face à vous simplement quelqu’un qui est réaliste. Et donc non au protectionnisme, mais oui à la juste protection et à la réciprocité.

C’est cette même Europe qui protège qui nous a conduit à réformer le travail détaché et avoir une vraie refonte de la directive, ambitieuse, attendue sur le territoire, avec une mise en œuvre qui est un travail de chaque jour ! Mais là où il y a six mois, onze Etats mettaient un « carton jaune » à une Commission qui voulait un début de réforme moins ambitieuse que ce que nous avons obtenu, je constate qu’avec la volonté chevillée au corps, nous avons réussi à avoir une vraie transformation qui ne remet pas en cause la libre circulation des travailleurs dans l’Union européenne, mais revient sur des ambiguïtés, des malentendus, des contournements de nos propres règles communes qui avaient fait dysfonctionner notre Europe.

Et donc, c’est une Europe qui protège pour l’intérêt collectif. Nous avons déjà conclu nombre d’accords renforçant les partenariats de contrôle, et je serai vigilant pour que dans les mois qui viennent, nous renforcions le travail en la matière. La réussite de la négociation sur le travail détaché, l’autorité bancaire à Paris, la mobilisation européenne pour le climat, tout cela montre qu’on peut avancer et réussir, et que la France n’a plus l’Europe honteuse.

Sur ce socle nous devons continuer à élargir, nous pourrons rebâtir la refondation européenne. Cette feuille de route se déclinera, nous avons au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement, déjà mis en place un programme intense pour l’année qui s’ouvre, avec chaque mois des rencontres, et à l’agenda de ces rencontres, des sujets qui nous permettront là aussi d’avancer. Il y aura des progrès qui sont parfois moins visibles mais qui sont importants, et ce que je veux ici souligner, la Force Européenne de Protection Civile, que la Commission a proposée fin novembre et que je suggérais dans le discours de la Sorbonne, indispensable pour nombre d’Etats de l’Union européenne – et je pense tout particulièrement en ce moment à ce que nous sommes en train de vivre en Corse à qui j’adresse la solidarité de toute la nation – et qui montre l’importance d’avoir constamment à notre disposition des forces de protection civile et un équipement mutualisé. L’Agence Européenne de l’Innovation ou l’Académie Européenne du Renseignement, autant de projets qui avanceront dans les prochains mois.

Mais surtout, nous devons, dans les prochains mois, construire cette vision à dix ans qui doit nous permettre, sur les grands sujets, notre souveraineté économique et commerciale, la zone euro et son intégration, une capacité justement d’investissement et à nous projeter en termes de Recherche & Développement économique, les migrations, la défense, la culture ; sur tous ces grands sujets sur lesquels nous avons commencé à avoir des déclarations communes, il est indispensable que nous puissions fonder des actions de court terme, mais avoir une vision à hauteur de la décennie. L’Europe doit retrouver cette force de projection qui donne de la visibilité aux gouvernements, à ses peuples et à ceux qui nous regardent !

Ce travail suppose de changer de méthode. J’ai commencé à m’y employer et je continuerai. Ce changement de méthode s’est d’abord illustré par le fait que, en un semestre, j’ai visité près de dix pays européens, eu des entretiens bilatéraux avec 24 de mes homologues, souvent plusieurs fois, et que j’ai voulu, là aussi, revenir sur des clivages dans lesquels nous étions installés mais qui construisaient notre inefficacité collective ! Il n’y a pas soi-disant des Etats de l’Est de l’Europe qui ont des intérêts irréconciliables avec l’Ouest ! Ce n’est pas vrai. Et nous avons montré, sur le travail détaché, que nous pouvions nous réconcilier fortement. Il n’y aurait pas les Etats de la zone euro qui seraient irréconciliables avec les Etats hors de la zone euro. C’est tout aussi faux. Et donc il faut parler constamment, là aussi, à tout le monde, et construire des solutions pratiques et ambitieuses. Il y a une union de 28 pays singuliers. Chacun doit être associé ; dans chaque Etat, la France doit être présente, influente, ambitieuse.

Le deuxième changement de méthode, il est que j’assume pleinement l’idée d’une avant-garde ouverte. Il n’est pas vrai que l’Europe continua à progresser à 27 de manière homogène. Ce n’est pas vrai ! Parce que l’Europe, elle ne s’est pas construite comme ça, et d’ailleurs parce qu’elle n’est déjà plus comme ça. Il y a l’Europe de Schengen, il y a l’Europe de la zone euro… Je suis attaché à l’unité des 27 ! Mais je suis tout autant attaché à l’ambition d’une avant-garde ouverte. Osons à quelques-uns ! Faisons ces coalitions de bonne volonté qui sont prêtes à aller plus loin ! Sur la culture, sur l’éducation, sur une plus grande intégration de la zone euro et de l’investissement ! Et définissons par des projets, et pas par des instruments sur lesquels nous débattons sans fin et de manière parfois factice ! Qui n’a pas de projet et n’a pas envie ne suit pas ! Et a la liberté de rester dans cette Europe à 27 ! Mais nous ne pouvons plus avoir les moins-disants qui bloquent constamment les plus ambitieux. Il n’y a aucune collectivité qui fonctionne de la sorte. Et donc j’assume pleinement cette méthode et je souhaite que nous puissions continuer à le faire.

Le troisième changement de méthode, c’est qu’il est indispensable qu’avec les partenaires historiques, nous puissions avancer. Et là aussi, il y a un dialogue singulier en Europe sans lequel les choses n’avancent pas, mais qui n’exclut pas les autres, c’est le dialogue franco-allemand. Vous savez, la stratégie normalement en France, c’est soit de faire du franco-allemand, et puis quand ça commence à rater, c’est de faire du franco-italien, ou du franco-espagnol et de jouer sur les triangles de la jalousie.

Je n’ai jamais fait ça parce que ça ne mène nulle part. C’est simple, l’Europe à cet égard : si la France et l’Allemagne ne se mettent pas d’accord, ça n’avance pas. Après, le dialogue franco-allemand ne doit exclure personne. C’est d’ailleurs pour cette raison que dès la semaine prochaine, je serai en Italie, présent d’abord à la réunion du MED7, puis dans une rencontre bilatérale ! Mais il y a d’abord le dialogue franco-allemand ! Si on ne se met pas d’accord ensemble, on n’y arrive pas.

C’est pourquoi je me réjouis de ce qu’avec la chancelière, ensemble, nous avons annoncé en décembre dernier, je suis avec beaucoup d’intérêt et d’amitié ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne, et dans les prochaines semaines, nous aurons, avec la chancelière des rencontres importantes. Nous aurons une déclaration commune le 22 janvier prochain qui permettra de redonner une perspective à la fois à la relation bilatérale et à notre ambition, et cette volonté de, comme je l’avais annoncé au discours de la Sorbonne, recréer en quelque sorte le cadre d’un traité de l’Elysée, et redonner de nouvelles perspectives le jour de ce 55ème anniversaire qui ne doit pas être une commémoration, mais retrouver le fil de cette ambition simple et efficace entre nous. Et je souhaite que dans les semaines et les mois qui viennent, nous puissions clairement définir des volontés et des axes communs.

Nous nous sommes fixé l’échéance du printemps pour, sur l’Union économique et monétaire, et les grands enjeux stratégiques, définir un cadre commun qui nous permettra ensuite d’avancer plus efficacement. Nous avons su aussi ces dernières semaines avoir des résultats concrets ensemble et je m’en félicite. Je pense en particulier à ce que le format Normandie a permis d’obtenir en Ukraine, avec les libérations conjointes de prisonniers en fin d’année dernière.

Quatrième changement de méthode pour notre Europe, c’est que je veux aussi que nous associons davantage nos peuples. C’est l’objectif de ces consultations citoyennes que j’avais proposées durant notre campagne pour lesquelles j’ai remis un document de méthode à l’ensemble de nos partenaires en décembre dernier, sur lequel concerte le président TUSK en ce moment même et qui nous conduira, je l’espère, dans le maximum de pays, à organiser ces consultations citoyennes.
C’est une manière, avant l’échéance européenne, d’interroger nos peuples sur le projet européen qu’ils veulent, et de mieux les associer ! Et de sortir d’un rapport binaire, en quelque sorte, à l’Europe, où c’est souvent par voie technocratique et dans l’hyper technicité d’un débat qu’on demande si c’est oui ou si c’est non ! La vitalité de nos débats démocratiques a pris un autre tour, et il est indispensable, là aussi, que la consultation se fasse. Je souhaite donc qu’elle puisse se faire dans le maximum de pays, mais elle se fera à partir du printemps en France, sous l’autorité du Premier ministre et par une organisation que le gouvernement dans les prochaines semaines explicitera.

Il y aura nombre de sujets, dans l’année qui vient, pour lesquels l’Europe continuera d’avancer. Ceux qui ont été lancés en fin d’année dernière dans le champ social, culturel ou éducatif, avec des premières déclarations inscrites dans nos conclusions donneront lieu à des réalisations concrètes. Et je m’y attacherai. L’Europe, elle n’existe pas une fois tous les trimestres par des déclarations acquiescées à 28 aujourd’hui. Elle continuera à exister et elle doit exister chaque jour par des projets concrets que nous portons et qui sont portés dans les Etats membres, de manière conjointe, par un dialogue permanent, entre nos sociétés civiles, entre les parlements nationaux, avec le Parlement européen.

Vous l’avez compris, cet attachement européen continuera à irriguer notre activité diplomatique en ce qu’il est indissociable de celle-ci et de notre travail au quotidien sur le plan national.

Quel meilleur moment, en effet, pour réaliser toute la valeur de notre Union européenne, que cette année 2018, à l’orée de laquelle nous nous rencontrons. Dans quelques mois, nous allons célébrer le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Les prochains mois seront jalonnés par de nombreuses commémorations avec plusieurs de vos dirigeants. J’inviterai, le 11 novembre prochain à Paris, près de 80 chefs d’Etat et de gouvernement représentant tous les pays belligérants. Et je souhaite qu’à cette occasion, nous puissions avoir justement une grande rencontre. Parce que cette période, ce centenaire doit aussi éclairer notre présent, et les exigences morales qu’il nous impose. (...)

Dernière modification : 24/05/2018

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